QUINZAINE DE LUTTE CONTRE LA CULTURE DU MENSONGE, DE L’INJUSTICE ET DE L'IMPUNITÉ AU RWANDA (#9 Assassinats et Dépossessions des commerçants)

Ville de Ruhengeri

QUINZAINE DE LUTTE CONTRE LA CULTURE DU MENSONGE, DE L’INJUSTICE ET DE L’IMPUNITE AU RWANDA

"Le mensonge donne des fleurs, jamais des fruits"

Le 10 décembre 2014

#9 Assassinats et Dépossessions des commerçants

Les chefs militaires du Front Patriotique Rwandais (FPR) ont grandi dans la misère et la pauvreté dans les camps de réfugiés en Ouganda. Ils ont fait leurs études dans des conditions très difficiles. Ils ont été sensibilisés à la haine ethnique par leurs parents qui avaient perdu non seulement le pouvoir mais aussi tous les privilèges qu’ils avaient. Après leur victoire militaire, ils ont conquis un pays où il y avait une classe moyenne constituée par des petits et moyens commerçants, des enseignants et des paysans propriétaires terriens importants. 

Craignant d’être sous l’emprise des lois et des institutions étatiques susceptibles de protéger les personnes et les biens, ils se sont organisés pour mettre en place une sorte de « gouvernement parallèle » jouissant d’un pouvoir occulte capable de noyauter, de contrôler et de paralyser les institutions officielles de l’Etat Rwandais.

Or, vouloir construire une société sans gouvernement crédible fait le lit des maffieux. Les réseaux de banditisme se sont installés à la tête de l’Etat. La société rwandaise toute entière est devenue une zone de non-droit contrôlée et exploitée par une clique de chefs militaires qui terrorisent les autorités officielles. Une sorte de cartel du crime organisé gère l’insécurité, rançonne les citoyens et lorsqu’ils rencontrent une certaine résistance, ils ne reculent pas devant le crime.

C’est dans ce contexte que l’assassinat des commerçants Hutus s’est réalisé en toute impunité. Les chefs militaires assassinent au Rwanda et dans les pays limitrophes comme vous pouvez le constater dans Notre Mémorandum sur l’assassinat des commerçants. Ces informations datent des années 1994 à 2002. Mais le 16 septembre 2006, l’assassinat de M. Fulgence NSENGIYUMVA, un commerçant très connu et respecté dans la ville même de Gitarama (actuelle Muhanga) a jeté l’émoi dans toute la classe commerçante du pays et a rappelé l’insécurité qui n’a jamais faibli depuis 1994. Il a été assassiné samedi le 16 septembre 2006 autour de 6h00 du matin par un militaire (son grade = private) nommé Jean de Dieu BWANAKWERI. Le meurtre a eu lieu dans une carrière de briqueterie dans la cellule Mpanda, secteur Byimana, district de Ruhango, à environ 4 kilomètres de sa résidence. Pour s’approprier toutes les ressources naturelles et les secteurs générateurs de revenus, cette briqueterie qui appartenait aux exploitants locaux, a été attribué à une coopérative de militaires démobilisés. Pourtant, M. Fulgence Nsengiyumva avait reçu toutes les autorisations administratives l’autorisant à exercer ce commerce. 

1.     L'assassinat et l'emprisonnement des commerçants hutu sont une pratique courante depuis l'arrivée au pouvoir du FPR

  • Le Guet-apens 

Les détenteurs réels du « pouvoir occulte » au sein du FPR se sont partagés les biens d’autrui tout juste après leur victoire militaire en juillet 1994. Pour mieux les garder, il fallait éradiquer toute menace des propriétaires légitimes des biens immobiliers et mobiliers. Tout en appelant les réfugiés à rentrer, le régime FPR a lancé discrètement une campagne de recherche des anciens commerçants et hommes d’affaires hutu dont les biens avaient été squattés par les membres influents du FPR.

C’est dans ce cadre que plusieurs émissaires du FPR sont allés dans tous les pays limitrophes et le KENYA pour séduire  et négocier  les commerçants et grands propriétaires immobiliers et financiers qui s’étaient réfugiés au Zaïre, Ouganda, Kenya, Tanzanie et Burundi. 

D’après nos enquêtes, beaucoup d’encadreurs politiques et militaires du FPR, comme le journaliste Pierre MUGABE ont été envoyés en Ouganda et au Kenya pour « convaincre par tous les moyens » les grands propriétaires à revenir travailler au Rwanda. Beaucoup de cadres hutus, tel que le Ministre des Finances (à l’époque) Marc RUGENERA, ont été envoyés comme « émissaires plus efficaces et plus convaincants » dans les pays du monde entier où s’étaient réfugiés les hutu les plus riches. La même campagne a été menée par les mêmes émissaires pour « négocier le retour des cadres hutu » dont le régime actuel se servirait comme « hutus de service » pour mieux manipuler la communauté internationale. CLIIR a collecté de nombreux témoignages auprès des anciens Ministres hutu comme le regretté Alphonse Nkubito et d’autres qui ont participé à cette campagne.

L’objet principal de cette « sensibilisation au retour » était l’élimination physique de tous ces propriétaires légitimes en vue de s’assurer l’occupation définitive des biens squattés. Il s’agissait aussi d’écarter la menace d’une guerre de revanche que les hutu pourraient mener contre le régime du FPR. Il fallait donc à tout prix éliminer cette source d’inquiétudes car les détenteurs du pouvoir à Kigali savaient pertinemment que pour financer leur guerre qu’ils ont victorieusement remportée, ils avaient bénéficié des facilités auprès des grands commerçants tutsis qui avaient financé leur croisade contre l’Etat rwandais.

Il était interdit aux émissaires du FPR « d’aborder la question de l’insécurité », des enlèvements nocturnes et journaliers, des arrestations et détentions arbitraires et illégales opérées par une armée de jeunes soldats, fraîchement sortis du « maquis ».

Pour inciter les « commerçants et hommes d’affaires hutu » à rentrer les arguments étaient les suivants:

  • Pour la reconstruction du Rwanda, le pays avait besoin de tout ses filles et fils,
  • Les grands propriétaires devaient vite rentrer pour récupérer leurs biens « qui risquaient d’être squattés » par les nombreux réfugiés tutsis rentrés au pays.
  • La seule garantie « d’aider le gouvernement à protéger la propriété privée » était le retour rapide et volontaire de tous les propriétaires car il était difficile d’empêcher le squattage de leurs biens étant donné le nombre très élevé d’anciens réfugiés ou de rescapés tutsi qui avaient besoin de logements.
  • Cette campagne a si bien marché que la plupart des commerçants et des hauts fonctionnaires ramenés au bercail ont été vite éliminés

- Assassinat du commerçant Josias MWONGEREZA avec plus de 40 membres de sa famille en juin 1994 alors qu'il s'était mis sous la protection des troupes du FPR. Josias était un membre influent du Parti Social Démocrate (PSD) dans sa préfecture de Gitarama.

- Disparition de Joseph NSENGUMUREMYI, un commerçant originaire de Cyangugu enlevé par des militaire en octobre 1994 pendant qu'il essayait de recouvrer le loyer auprès de ceux qui avaient squatté l'immeuble commercial lui légué par son père

- Disparition de Pierre Claver IYAMUREMYE, un des propriétaires de la plus grande entreprise commerciale des friperies du pays: la SIRWA (Société Industrielle du Rwanda). Il a disparu en juillet 1994 après son retour rapide au Rwanda. Celui-ci était un ami intime de l’ex-Ministre du Plan, puis des Finances et de la Planification, Jean Berchmans BIRARA qui n’a pas pu le retrouver malgré ses nombreuses recherches appuyés par ses amis du FPR dont le très puissant Député et grand financier du FPR, Valens KAJEGUHAKWA.

- Disparition de MUSHUMBA Esri, un commerçant représentant la BRALIRWA à Ruhango (Gitarama). Il a disparu avec toute sa famille en septembre 1994 après avoir été emmené par des militaires du FPR. Le fils de Mushumba qui était militaire du FPR s'est exilé peu après.

- Disparition de Froduald BAZIMENYERA, un commerçant à Kigali, originaire de la commune Nyakabanda (Gitarama). Il a disparu en octobre 1994 pour des raisons inconnues. Sa famille l'a fait rechercher dans toutes les prisons en vain.

- Assassinat de Mathias HAKIZIMANA, un grand commerçant et ancien grand financier du Parti Social Démocrate (PSD) qui était favorable au FPR durant la guerre. Il s’était réfugié au Kenya en attendant la normalisation de la situation. Celui-ci avait été « vite rapatrié » en août 1994 par son ami et Ministre des Finances à l’époque, Marc RUGENERA. Celui-ci était un des « grands émissaires hutu » dont le FPR se servait pour « séduire les candidats au retour volontaire ». Ce dernier n’a pas pu non plus protéger son ami Mathias qui a été enlevé chez lui et tué par les militaires du FPR quelques jours seulement après son retour en Novembre 1994.

- Assassinat de Gervais BIREKERAHO, un grand commerçant originaire de Byumba. Il a été assassiné le 12 mai 1995 par le Lieutenant MUTABAZI Michel dont les parents occupent jusqu’aujourd’hui ses biens dans le secteur NDERA, commune Rubungo, préfecture de Kigali-Rural. Il avait été lui aussi approché depuis Nairobi au Kenya où il s’était réfugié par l’émissaire du FPR, J.Pierre MUGABE, qui l’avait convaincu de rentrer au Rwanda. Lorsqu’il retourna seul, les autorités rwandaises insistèrent pour qu’il rapatrie sa famille avant même d’avoir récupéré une seule maison. Sa famille rentra au Rwanda en février 1995. Quelques mois plus tard, précisément le 12 mai 1995, il fût assassiné. Les assassins ont été arrêtés mais nous avons appris qu’ils se sont évadés grâce à des complicités. La femme et les enfants de Gervais Birekeraho sont aujourd’hui réfugiés en Belgique.

- Enlèvement et assassinat du commerçant Emmanuel MUNYAKAZI et sa femme Marie Goretti MUKAKALISA en novembre 1997. Mr Munyakazi avait été arrêté par les militaires le 31 octobre 1997 à la suite de l’arrestation de son beau frère. Ce dernier, le Major Ngirabatware Félicien, a été arrêté le 30 octobre 1997 vers 5h du matin. Ils ont été interrogés et torturés lors de ces arrestations injustifiées. Le cadavre de Munyakazi Emmanuel a été retrouvé par la suite au bord d’une route à Kigali.

Après l’assassinat de leurs maris et la spoliation de leurs biens immobiliers et mobiliers, presque toutes les veuves des commerçants tués se sont exilées avec leurs enfants pour éviter d'être tuées à leur tour. CLIIR a recensé plusieurs cas de ces veuves qui vivent en Europe, aux USA et au Canada actuellement.

  1. Le problème des « propriétaires méfiants » qui n’ont pas osé rentrer au Rwanda

Les commerçants qui ont refusé de rentrer, suite aux problèmes d’insécurité, ont subi toutes sortes de menaces et de persécutions dans leur exil. L’objectif à long terme des occupants illégaux, soutenus par le pouvoir, est d’éliminer tous ces propriétaires légitimes et indésirables. Pour cela, les agents de l’External Security Office (ESO), une branche de la DMI (Directorate Military Intelligence), sont sollicités pour « s’occuper de ces propriétaires ».

  • L’assassinat du Colonel Lizinde et du commerçant Bugilimfura Augustin à Naïrobi le 6 et 8 Octobre 1996. Le colonel LIZINDE a été apparemment tué le 6 octobre d’une balle dans la bouche tandis que le commerçant BUGILIMFURA semble avoir été tué le 8/10/96 puisque la police l’a trouvé encore en vie à quelques mètres du cadavre de Lizinde. Ils semblent avoir été enlevés par des agents “en tenue de policiers” et cela expliquerait la raison pour laquelle ils ne s’en sont pas méfiés.
  • La déportation et l’assassinat du commerçant Obedi SEBUTAMA enlevé en Ouganda et assassiné au Rwanda avec son fils. Ils ont été déportés au moment où ils étaient allés en Ouganda pour ramener leur camion confisqué par les services de sécurité du pays. Les agents de l’External Security Office (ESO) opérant dans les pays limitrophes les ont enlevés et déportés au Rwanda où ils ont été tués.
  • L’assassinat de SAFARI, un parent de feu Député FPR, le Colonel LIZINDE a été tué à Kampala (Ouganda) au moment où il allait rendre visite à son épouse tutsi qui n’avait pas pu résider à Naïrobi dans les milieux pro-hutu. Cet ancien agent des Douanes ne pouvait pas non plus résider en permanence dans les milieux pro-tutsi en Ouganda par peur d’être tué par les agents de l’ESO.
  • L’assassinat de HABIMANA alias KINGI a été tué par balles à Kawangwale (banlieue de Naïrobi) en décembre 1996. Il est le fils du commerçant Gérard KALIMUNDA enlevé par le Lieutenant Adamo. Il est porté disparu à Kigali en juillet 1994.
  • L’assassinat du fils de NSANZUMUHIRE Alexis, un commerçant de Byumba, à Naïrobi. Il a été tué par balles au 1er trimestre 1997.
  • La disparition de FIDELE, il a été arrêté en Ouganda et déporté au Rwanda où il est porté disparu.
  • L’enlèvement de Léonidas FELESI, un commerçant intercepté à Kampala au moment où il recherchait son camion confisqué par les agents ougandais. Il fut déporté et emprisonné au Rwanda. Il aurait été libéré et vivrait actuellement à Kigali. 

D’autres informations font état de la volonté du FPR à briser toute capacité financière de ces grands commerçants en exil. C’est ainsi qu’au moins trois camions remorques ont été brûlé à Naïrobi et à Mombasa par des malfaiteurs portant les documents de voyage rwandais. Notamment, un camion appartenant à un commerçant de Nyanza qui a été brûlé à Mombasa. Celui du commerçant GATARAMA Alphonse a été brûlé au Kenya tandis qu’un autre camion appartenant au commerçant Ndamage a été sauvé par la police kenyane qui a tué un des malfaiteurs portant des documents rwandais.

Depuis la prise du pouvoir par le FPR, il y a déjà 20 ans, l’Etat rwandais n’a jamais constitué une garantie pour la sûreté de ses citoyens. Au contraire, il est devenu une menace pour elle, se montrant capable de contourner les lois et d’éliminer avec une brutalité inqualifiable les citoyens gênants afin de s’accaparer leurs biens.

 

Fait à Bruxelles, le 10/12/2014

Joseph MATATA, Coordinateur du CLIIR