Com035/1998 : Assassinat de l'ancien Ministre Seth Sendashonga

 

            Le Centre de Lutte contre l’Impunité et l’Injustice au Rwanda a appris avec douleur l’assassinat de Monsieur Seth SENDASHONGA, survenu le samedi 16 mai 1998, à 16h à Naïrobi (KENYA)

            Monsieur Seth SENDASHONGA revenait d’un rendez-vous dans le quartier des Nations Unies, situé en dehors de la ville. Arrivé au Centre ville, à hauteur de Parkland, dans le quartier appelé West land, un véhicule lui a coupé la route, l’obligeant à s’arrêter. Des hommes armés ont surgi et ont tiré plusieurs coups de feu, quasiment à bout portant. Monsieur SENDASHONGA a été mortellement touché à la tête par trois balles. Son chauffeur, Jean-Bosco NKURUYUBUKEYE qui se trouvait avec lui a également été tué.

            Ce double assassinat est selon toute vraisemblance l’œuvre des Services secrets extérieurs rwandais, l’ESO (External Security Office) et des Escadrons de la mort qu’ils ont déployés dans ce pays, mais aussi dans d’autres pays africains et européens.

Le 26 février 1996, Seth SENDASHONGA avait déjà été victime d’une tentative d’assassinat par un diplomate de l’Ambassade du Rwanda à Naïrobi, Monsieur François MUGABO. Cet agent a été expulsé du Kenya le 22 juin 1996. Le Gouvernement rwandais a refusé de lever son immunité diplomatique afin qu’il puisse répondre de ses actes devant un tribunal. Cet incident a provoqué un froid entre les deux pays et conduit à la fermeture momentanée de l’Ambassade du Rwanda au Kenya.

            Monsieur Seth SENDASHONGA était âgé de 47 ans. Cet économiste et brillant intellectuel originaire de Kibuye (à l’Est du Rwanda) a fui le Rwanda après la création du MRND en 1975, suite aux persécutions du régime Habyarimana. Il était à l’époque Président de l’Association Générale des Etudiants Rwandais (AGER). Il était très actif et publia divers communiqués dénonçant notamment les risques de dérive totalitaire du régime. Il s’attira la foudre de la Sûreté rwandaise dirigée à l’époque par le Colonel Théoneste LIZINDE, qui décida de l’arrêter. Mr Seth SENDASHONGA réussit à s’enfuir en compagnie de son frère et de celle qui deviendra son épouse, et trouva refuge au Kenya. Grâce à l’aide d’autres étudiants, il put gagner la Belgique où il poursuivit ses études. Installé ensuite à Naïrobi, il travailla pour un organisme international. Il fut contacté en 1991 par celui qui deviendra le Général KAGAME. Ce dernier lui fit une cour assidue, afin de l’amener à convaincre l’opposition hutu de rallier le FPR. Mr Seth SENDASHONGA devint un des plus éminents membres du Front Patriotique Rwandais. Il fut nommé Ministre de l’Intérieur, après la victoire militaire du FPR, en juillet. Il démissionna de son poste en août 1995 en même temps que quatre autres Ministres, pour protester contre l’insécurité créée par les militaires de l’Armée Patriotique Rwandaises (APR) et la gestion militaire du pays.

            Dans une interview qu’il a accordée à des cinéastes canadiens, Seth SENDASHONGA a répondu en ces termes, à la question de savoir les raisons qui poussent le régime de Kigali de vouloir l’assassiner: « Il y a plusieurs raisons à cela. Je suis devenu un opposant au régime du FPR. J’ai été membre du FPR depuis avril 1991 et je connais beaucoup de choses à propos du FPR, surtout à propos des massacres commis par l’Armée Patriotique Rwandaise, l’APR. A partir d’avril 1994, j’ai été chargé de mission au Parlement rwandais avec le bataillon du FPR. De là-bas déjà, j’ai commencé à constater et à entendre parler de familles entières que l’APR avait décimées au cours de la guerre. J’en ai parlé au Général KAGAME (aujourd’hui Vice-Président, Ministre de la Défense et homme fort du régime rwandais) aussitôt que j’ai été évacué sur BYUMBA. Par la suite, quand j’ai été Ministre de l’Intérieur, j’ai écrit des lettres à propos de ces choses là, lettres que j’ai adressées au Président de la République, au Vice-Président et au Premier Ministre où, chaque fois, je détaillais les allégations ou même des preuves de l’implication de l’APR dans les massacres de populations. J’ai écrit 700 lettres au Vice-Président et Ministre de la Défense, le Général KAGAME, en un an cela fait deux lettre par jour !...» (Entretien avec D. Lacourse et Y. Patry, dans la Presse de Montréal du 1/6/1996).

            Monsieur Seth SENDASHONGA reprit le chemin de l’exil et s’installa à nouveau au Kenya. Il n’aura de cesse de dénoncer la dérive totalitaire du régime rwandais et les violations massives et systématiques des droits de l’homme commises principalement par l’Armée Patriotique Rwandaise mais aussi par d’autres groupes armés. Il est membre actif et cofondateur des « Forces de Résistance pour la Démocratie : FRD », mouvement politique rassemblant des personnalités politiques modérées. Seth Sendashonga incarnait aux yeux de beaucoup de rwandais et d’observateurs étrangers, la personnalité la plus crédible du moment pouvant être à la tête de nouvelles forces pour sortir le Rwanda de la crise.

            Avec sa mort, le Rwanda perd un grand démocrate et un défenseur des droits humains, puisqu’il était aussi membre de l’ARDHO (Association Rwandaise de Défense des droits de l’Homme). Il laisse une veuve et trois enfants en bas âge.

Le Centre s’associe à leur douleur et à celle de nombreux amis de Monsieur Seth SENDASHONGA à travers le monde. Il appelle à ce que son assassinat, loin de tétaniser de peur ceux qui luttent, au péril de leur vie, pour la liberté et les droits humains, renforce d’avantage leur détermination.

            Le Centre dénonce avec vigueur l’exportation du terrorisme d’Etat institué par le régime du Général KAGAME, et demande aux autorités du Kenya de sanctionner de manière exemplaire les personnes physiques et/ou morales responsables de ce double meurtre.   

            Le Centre attire l’attention de tous les gouvernements qui accueillent les réfugiés rwandais sur le risque que d’autres assassinats visent tous ceux qui émettent la moindre critique sur le régime rwandais, militants des droits humains, opposants réels ou supposés.

            Le Centre a officiellement averti les autorités belges, notamment, de la mise sur pied sur le territoire belge de structures des escadrons de la mort, dont la mission serait d’assassiner les rwandais perçus comme des opposants au régime et d’enlever et/ou assassiner les personnes soupçonnées par Kigali de participation au génocide.       

            Le Centre demande à tous les pays qui hébergent des réfugiés rwandais, de mieux assurer leur protection. S’il existe des personnes sur qui pèsent des charges sérieuses de participation au génocide et aux massacres, le Centre estime qu’elles ne peuvent, être renvoyées au Rwanda où elles subiront des traitements inhumains, cruels et dégradants, mais qu’elles doivent être jugées par les tribunaux des pays d’accueil dont l’arsenal législatif le permet ou être déférées devant le Tribunal Pénal International sur le Rwanda (TPIR).

Fait à Bruxelles, le 17 mai 1998

Pour le Centre, MATATA Joseph, Coordinateur.